Léon Gontran Damas (1912-1978)

 


ET BLACK-LABEL
pour ne pas changer

Black-Label à boire

à quoi bon changer

SUR LA TERRE DES PARIAS
un premier homme vint
sur la Terre des Parias
un second homme vint
sur la Terre des Parias
un troisième homme vint

Depuis

Trois fleuves
trois fleuves coulent
trois fleuves coulent dans mes veines

BLACK-LABEL A BOIRE
pour ne pas changer
Black-Label à boire
à quoi bon changer

A DES MILLES ET DES MILLES

en Paris Paris Paris

Paris -- l'Exil
mon coeur maintient en vie
le regret double
du tout premier éveil à la beauté du monde
et du premier Nègre mort à la ligne
mort sur la ligne
qui mène encore
aux Isles de l'Aventure
aux Isles à la Dérive
aux Isles de la Flibuste
aux Isles de la Boucane
aux Isles de la Tortue
aux Isles à Nègreries
aux Isles à Sucreries
aux Isles de la Mort-Vive

SONNE ET SONNE
sonne à mon coeur mariné dans l'alcool
dont nul n'a voulu tâter à table hier
Sonne et sonne
minuit de clair de lune à trois
dont l'image est à jamais en UNE
FEMME entrevue en l'Ile aux mille et une fleurs
assise au pied des mornes verts
et filaos échevelés

ALLO ALLO
Allo Sicy
Syci-Chabine
ICI Limbé

Veux-tu que nous jouions
au jeu de notre enfance enjouée
dis
veux-tu que nous jouions
au jeu du baiser-pur
du baiser-sur-le-front
du baiser-jamais sur la bouche

SONNE ET SONNE
sonne à mon coeur mariné dans l'alcool
dont nul n'a voulu tâter à table hier
Sonne et sonne
minuit de clair de lune à trois
dont l'image est à jamais en UNE
FEMME entrevue en l'Ile aux mille et une fleurs
assise au pied des mornes verts
et filaos échevelés
et flûte de bambou du pâtre éveillé modulant
la rengaine en sourdine

LE BEL ENFANT DE CHOEUR
tout plein gentil
tout plein joli
tout plein mignon

Le bel enfant de choeur
en caramel
chasuble rouge
souliers vernis
qu'il me souvient d'avoir été
au seuil grandiose
des reposoirs sur qui pleuvaient
roses effeuillées
roses parfumées
roses d'encens
miraculées
immaculées
matriculées
à la fête-Dieu
des ans passés et trépassés

(...)

_ TU ÉTAIS AU BAR
et moi
_ parmi d'autres _
à même la piste enduite
et patinée de steps
de slomps
de slows
de songs
de sons
de blues

Et de la table où un blanc à lunettes
s'ennuyait à lire un journal son journal
je te regardais boire un Canadian Club

Fasciné peut-être
soudain ton regard
affronta le mien
mais de toi ou de moi qui déjà n'étions
qu'un seul beau désir insatisfait
je ne sais plus lequel
vint au-devant de l'Autre
alors que l'orchestre scandait

esclavo soy

je ne sais plus lequel

et ce fut le vertige

Accrochée à tes pas
accrochée à tes yeux
accrochée à ton âme
je me laissai aller
au rythme de ton drame

Et j'en vins à souhaiter en moi-même
que le chemin à parcourir fût aussi long que le temps mis
à nous voir l'un et l'autre
face à face au Carrefour

(...)

SONNE SONNE ET SONNE
sonne à mon coeur mariné dans l'alcool
dont nul n'a voulu tâter à table hier
Sonne et sonne
minuit de clair de lune à trois
dont l'image est à jamais en UNE
FEMME entrevue en l'Ile aux mille et une fleurs
assise au pied des mornes verts
et filaos échevelés
et flûte de bambou du pâtre éveillé modulant
la rengaine en sourdine
et le bruit court dans les halliers
et ma voix clame en EXIL
et l'EXIL chante à deux voix
et voici ELYDÉ
et réveillé net de nouveau se déroule le film du rêve recréé
et pourquoi en vouloir

POURQUOI EN VOULOIR A TOUS CEUX DONT JE SUIS
qui retrouvent enfin
le fil du drame interrompu
au bruit lourd de chaînes
du brigantin frêle
mouillant dans l'aube grise de l'Anse aux KLOUSS
MASKILILIS
malins qui dansent
m'expliquerez-vous pourquoi toujours
sur cet immense fond rouge
de sang d'hommes jusqu'au dernier armés
de sagaies et de flèches à l'usage inutiles

Etre de ceux qui jamais n'ont cessé d'être
un souvenir qui soudain retrouve enfin
le fil du drame interrompu
au bruit lourd des chaînes
du brigantin frêle
mouillant dans l'aube grise de l'Anse aux Klouss
c'est bel et bien restituer
le parfum fort du rythme des heures claires
battu le rythme
coupé le rythme
et
refoulé le rythme

Etre de ceux qui jamais n'ont cessé d'être
un souvenir qui soudain retrouve enfin
le fil du drame interrompu
au bruit lourd des chaînes
du brigantin frêle
mouillant dans l'aube grise de l'Anse aux Klouss
Maskililis
malins qui dansent

m'expliquerez-vous pourquoi toujours
sur cet immense fond rouge
de sang d'hommes jusqu'au dernier armés
de sagaies et de flèches à l'usage inutiles

(...)

Il est des nuits

Léon GONTRAN-DAMAS

Pour Alejo Carpentier

Il est des nuits sans nom
il est des nuits sans lune
où jusqu'à l'asphyxie
moite
me prend
l'âcre odeur du sang
jaillissant
de toute trompette bouchée

Des nuits sans nom
des nuits sans lune
la peine qui m'habite
m'oppresse
la peine qui m'habite
m'étouffe

Nuits sans nom
nuits sans lune
où j'aurais voulu
pouvoir ne plus douter
tant m'obsède d'écoeurement
un besoin d'évasion

Sans nom
sans lune
sans lune
sans nom
nuits sans lune
sans nom sans nom
où le dégoût s'ancre en moi
aussi profondément qu'un beau poignard malais

(Pigments, 1939)

RAPPEL

Léon GONTRAN-DAMAS

Il est des choses dont j'ai pu n'avoir perdu
tout souvenir
et brimades en bambou
pour toute mangue tombée
durant l'indigestion de tout morceau d'histoire de France

et flûte

flûte de roseau
jouant sur les mornes des airs d'esclaves...
pendant qu'aux savanes des boeufs sagement ruminent
pendant qu'autour des zombies rôdent
pendant qu'ils éjaculent les patrons d'Usine
pendant que le bon nègre allonge sur son grabat dix à quinze
heures d'usine.

(Pigments - 1937)

 

 

SHINE

Léon GONTRAN-DAMAS

Pour Louis Armstrong

Avec d'autres
des alentours
avec d'autres
quelques rares
j'ai au toît de ma case
jusqu'ici gardé
l'ancestrale foi conique

Et l'arrogance automatique
des masques
des masques de chaux vive
jamais n'est parvenue à rien enlever jamais
d'un passé plus hideux
debout
aux quatre angles de ma vie

Et mon visage brille aux horreurs du passé
et mon rire effroyable est fait pour repousser le spectre des lévriers traquant le marronnage
et ma voix qui pour eux chante
est douce à ravir
l'âme triste de leur por-
no-
gra-
phie

Et veille mon coeur

et mon rêve qui se nourrit du bruit de leur
dé-
gé-
né-
rescence
est plus forte que leurs gourdins d'immondices brandis

(Pigments, 1939)