Vers une Guyane nouvelle

Par Bertène JUMINER

 

 

(article paru dans le Journal « Conscience Guyanaise » de Novembre 1960)

 

 

 

Malgré 356 ans de domination euro­péenne, la Guyane est sans doute l’un des pays les plus arriérés de ce vaste groupe humain dénommé le tiers-mon­de qui constitue le 3/4 de la planète. Depuis la dernière guerre mondiale, les peuples colonisés ont entrepris une dure croisade pour la reconquête de leur dignité et rien, hormis un suicide universel par une guerre nucléaire, ne pourra stopper ce mouvement. De tou­te évidence, ce suicide collectif ne sau­rait nous effrayer puisque, ne possé­dant rien, nous n’avons rien à perdre.

Ceci dit, nous restons persuadés que notre décolonisation doit se produire sans heurt et dans l’amitié, comme c’est le cas pour les pays d’Afrique Noire, anciennement colonies de la France.

Dans une récente et brève analyse, nous avons indiqué une option évolu­tive applicable à la Guyane Autono­mie de gestion pouvant déboucher ulté­rieurement sur un panguyanisme cons­tructeur. A la base de tout cela il y a un facteur essentiel la fin de nos dis­cordes. Naguère, nous avons, ici même, violemment, et, nous l’espérons, claire­ment, stigmatisé les dangers de cette désunion scandaleuse qui ne peut qu’encourager un resserrement du car­can colonialiste « Voyez comme ils s ‘entredéchirent, disent nos maîtres quel chaos ce serait si nous n’étions pas là »

Il semble que les Guyanais, quel que soit leur horizon politique, aient com­pris peu à peu l’intérêt qu’ils auraient à lutter de concert, car pour eux l’al­ternative est grave Se sauver tous ensemble ou pas du tout.

L’idée de l’autonomie de gestion fait. son chemin, et cette autonomie vien­dra tôt ou tard. Il faut, dès maintenant jeter les bases d’une doctrine ou d’un programme pour plus tard.

Une fois le stade national autonome atteint, il conviendra de reconsidérer la structure même du pays afin de bien asseoir l’autonomie et la rendre dynamique. Il ne saurait être question de replâtrer l’échafaudage mis en pla­ce pour répondre au~ convenances co­loniales. Depuis toujours, notre pays a été conçu comme un « comptoir » avec des agglomérations côtières par ou s ‘é­coulent nos matières premières, et arri­vent d’Europe des administrateurs et des produits manufacturés.

Nous avons demandé à cor et à cris une décentralisation-déconcentration par rapport à la France. N’est-il pas vrai que l’évolution de la Guyane im­plique cette même déconcentration-dé­centralisation par rapport à Cayenne ? Notre pays est une sorte de Brésil en réduction. Qu’ont fait les Brésiliens pour promouvoir l’expansion de leur pays à l’échelle moderne ? Ils ont cons­truit une nouvelle capitale en pleine forêt amazonienne et le monde entier applaudit à cette initiative à la fois révolutionnaire et pleine de promesses.

Notre voie est ainsi tracée la pro­motion de la Guyane autonome re­quiert un nouveau découpage et la construction d’une capitale nouvelle située dans l’intérieur. Saül semble être le meilleur emplacement sa position géographique est centrale, et il existe déjà un embryon de route assurant la liaison avec Cayenne.

Les conséquences administratives, économiques et sociales de cette con­ception de la Guyane sont considéra­bles.

Cinq régions administratives, se li­vrant à une émulation fructueuse, se­raient à créer

·         L’Approuague, avec pour chef-lieu Cayenne. Allant de l’Oyapock à la rivière de Cayenne, à l’Orapu et au haut-Approuague, elle serait limitée au Sud par le Camopi.

·         Le Sinnamary, avec pour chef­-lieu Sinnamary, région centrale s’ados­sant à la région précédente et allant jusqu’à Iracoubo et la~ Haute-Mana. Elle comprendrait aussi Saül la capi­tale administrative

·         Le Maroni, avec pour chef-lieu St-Laurent, limité au Sud par le fleuve Iniini.

·         Les deux régions intérieures mé­ridionales seraient à l’Est le Camopi avec pour chef-lieu Camopi ; à l’Ouest l’Inini avec pour chef-lieu Maripa­soula.

Sur le plan économique, l’on se trou­verait dans l’obligation de construire un réseau routier entre les différentes régions et naturellement les exploi­tations agricoles et forestières ou mi­nières se fixeraient le long de ce réseau. A ce propos il n’est pas superflu de signaler que les minerais suivants ont été inventoriés en Guyane Or, bauxite, colombo-tantalite, fer, dia­mant, chrome, nickel, molybdène, ma­gnésium, mica, etc

Les ports trouveraient leur vocation réelle Cayenne pour le négoce, la pêche, les transactions boursières et commerciales ; Kaw serait le débou­ché d’un complexe minier et indus­triel ; Saint-Laurent se spécialiserait dans le bois et les produits agricoles.

Sur le plan démographique, il s’en­suivrait une sérieuse relance. En rai­son du renouveau économique et des perspectives de rentabilité, l’immigra­tion deviendrait florissante. Dépositai­res de responsabilités politiques et ad­ministratives, conscients de la viabili­té économique, les Guyanais ne songe­raient plus à devenir des fuyards. Car on le sait, un homme concerné par la gestion de son pays ne s’expatrie pas de même qu’un immigrant, mis en con­fiance par les structures d’un pays, y reste.

Il  va sans dire qu’une ère de sacri­fices et d’austérité devra préluder à cette prospérité dont nous, rêvons pour La Guyane. Ici, rien n est simple, tout est à créer et tout se tient. Mais nous sommes prêts à faire ces sacrifices, à subir cette austérité, tout comme les font et la subissent, en ce moment mê­me, les élites et les masses des. pays africains fraîchement promus à l’auto­nomie. Maintenant, la parole est à l’au­torité française qui doit s’interroger afin de savoir si, enfin, elle se décidera à nous faire confiance ou bien si elle continuera à nous attribuer des arrière­-pensées mauvaises et à nous punir par anticipation en nous écartant systématiquement des affaires publiques.