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![]() Il a été incinéré au crématorium de Blanchet, à Morne-à-l'Eau
Cette manifestation s'est tenue lors de la célébration du 150ème anniversaire de l'abolition de l'esclavage, dans l'amphithéâtre du conseil Régional de la Martinique. Président de la première séance de travail, Bertène Juminer a souligné les impostures auxquelles peut donner lieu le concept de réparation, qui jusqu'à présent a davantage bénéficié aux anciens propriétaires d'esclaves, plutôt qu'aux aux victimes de l'esclavage. Bertène Juminer voulait aussi éviter que dans la qu'on ne s'attache à faire de la question des réparations qu'une simple affaire financière - poursuivant la logique marchande du Code noir - faisant de l'esclave africain un bien meuble lui ôtant toute dignité humaine.
Officier de la Légion d'Honneur le 7 avril 1995, il a été promu au grade de commandeur de la Légion d'honneur le 29 mars 2002. Ecrivain, il a publié :
Le 21 octobre 2001, Bertène Juminer eu droit une formidable ovation au théâtre Molière convié à rejoindre le professeur irlandais Roger Little, titulaire de la chaire de français au Trinity College de Dublin et spécialiste de son œuvre Homme engagé politiquement, Bertène Juminer à été proche de l'UPG (Union du Peuple Guyanais) de Hugues Sirder et de Serges Patient des années 60.
![]() Bertène Juminer, en compagnie de Vermont Jean-Baptiste, représentait l'UPG (l'Union du Peuple Guyanais) au Congrès de l'Union des Antillos-Guyanais pour l'Autonomie Ce congrès, organisé notamment, par Albert Béville s'est tenu à Paris les 22 et 23 avril 1961 ![]() ![]() ![]() ![]()
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Préface du livre Les Batards d'Aimé Césaire
L'auteur Bertène Juminer est un jeune médecin Guyanais.
Ce roman, LES BATARDS, son premier, n'échappe pas à la règle et apparaît comme largement autobiographique. C'est l'histoire des espoirs et odes déceptions qui accompagnent, après des études faites en France, dans une université de province, un retour au pays natal. Peut-être l'art de conter y est-il un peu trop biographique, je veux dire trop esclave de la chronique et sans défense contre l'anecdote. Du moins cela nous vaut-il un excellent tableau de mœurs. Le tout vivant, bien vu, bien rendu, probe et honnête de bout en bout constitue un bon roman, le premier que je sache à analyser la situation de l'étudiant de couleur et à poser le problème de son insertion dans la société coloniale. C'est ce qui donne son importance à cette oeuvre, dont l'intérêt va bien au-delà de sa non négligeable valeur documentaire. " Antilles, Guyane, " vieilles colonies ", terres marginales où le problème colonial ne se pose pas comme ailleurs. Terres sans racisme, sans problème national... Française pour tout dire. " Cette appréciation optimiste, toute une littérature de pacotille s'est pendant longtemps évertuée à la faire pénétrer dans les esprits. Là, nous affirme-t-on, on a libéré, on a égalisé, on a éduqué, on a préparé des élites. C'est à aller voir ce qui se passe derrière cette façade que nous invite, Bertène Juminer. Car enfin, ces jeunes gens que l'on a, de vrai, formés et éduqués, retournés au pays natal, quel sort les attend? et que trouvent-ils ? Une société livrée à l'ivresse bureaucratique de quelques tyranneaux omnipotents, un pays où, sournois, le colonialisme comprime toute velléité d'indépendance individuelle, une terre où la règle est de conformisme et de silence. Il y a quelque chose de plus atroce peut-être que les grandes tueries coloniales, ou que les grandes exactions spectaculaires c'est le spectacle de la médiocrité dévirilisant, lentement mais sûrement, un peuple.. C'est le lot des Antilles, leur côté " Démon Mesquin ". Le problème de ces jeunes gens qui ne trouvent pas dans la société leur juste place', c'est dira-ton, celui que posait jadis Wilfredo Parelo celui de la " circulation des élites ". En partie, certainement ; mais posé dans le cadre de la civilisation coloniale. Et l'auteur sur la base de sa propre expérience, découvre lentement une vérité savoir que dans le cadre de la société coloniale, et de par la nature même de la situation coloniale, il n'y a pas de solution à ce problème. Et cette autre vérité, savoir que la société coloniale est telle qu'elle ne' laisse à l'homme d'alternative qu'entre l'abjection ou la révolution. Voilà qui est grave. Mais il faut bien le comprendre ; il ne s'agit pas ici uniquement d'un problème social. Ce qui donne au livre sa force, son pathétique et su véritable dimension, c'est le problème psychologique, le problème humain, qui sous-tend douloureusement le problème social celui d'hommes privés de leur propre culture et acculturés à une autre civilisation, mais au prix de quelles mutilations I Ici c'est à Octavio Paz que je pense, à la belle analyse qu'il donne de l'âme mexicaine, déchirée entre le Père espagnol et la Mère indienne, entre Cortes et la Malinche. Ici le Père - celui qui détient le pouvoir, celui qui a la force, celui qui régente, celui qui administre, c'est la France. La mère, une mère lointaine, reniée, mais dont la voix se fait soudain étrangement proche et tendre dans les moments de désespoir, c'est l'Afrique. Telle est la situation de l'Antillais, le " bâtard " de l'Europe et de l'Afrique, partagé entre ce père qui le renie, et cette mère qu'il a reniée. Reste à savoir comment il réagit. Ni aigri, ni envieux, le bâtard de Juminer. Le bâtard de Shakespeare est agressif. J'insiste le bâtard de, Juminer ne hait point. Pourquoi? On se le demande. Je n'en ai pas trouvé de meilleure raison que celle que l'on peut déduire de la définition spinoziste de la haine " La haine est une tristesse accompagnée de l'idée d'une cause extérieure ". Mais précisément, cette Europe dont il a à subir, le " bâtard " de Juminer sait très bien qu'elle est mêlée à sa vie la plus intime ; qu'elle est une partie de lui-même, qu'elle est lui-même. Le bâtard de Shakespeare blesse. Le bâtard de Juminer est un blessé. A partir de quoi on peut imaginer toute une gamme de réactions individuelles. Certains s'abandonnant au cours des jours, ce sont les viveurs, ceux qui s'étourdissent. D'autres, écrasés, abouliques, pas assez inconscients pour n'être pas dégoûtés, mais pas assez courageux pour lutter ceux-la, victimes toutes désignées pour la " nausée coloniale ". D'autres enfin, lucides et volontaires, qui s'en gagent, qui s'agrippent, qui combattent. Vaincus, pourquoi le sont-ils? Le seront-ils éternellement ? Ont-ils mené la lutte comme' il f allait la mener? Blessé, meurtri, le héros de Juminer se réfugie dans le sein maternel. L'A trique, sous les espèces de la grand'mère, il la réinstalle chez lui ; en lui. Mais cela suffit-il ? Ici se trouve l'insuffisance du roman de Juminer. Elle est de manquer d'horizon ; ou plutôt cet horizon, de trop me semble-t-il, le circonscrire à des destinées individuelles et de ne pas tirer précisément la leçon de l'échec individuel pour nous préparer â déboucher dans un grand problème collectif : celui d'un peuple qui doit lutter pour la vraie liberté ; celle qui lui permettra de réintégrer son être et d'être soi-même. Cela il faut le regretter, ne serait-ce que pour encourager Bertène Juminer à nous donner le second volet du diptyque. Mais il n'en demeure pas moins que tel qu'il est, voilà un bon livre et doué d'une vertu, par ce temps, essentielle une vertu de démystification et d'élucidation. Aimé CESAIRE .
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Le 4e Salon du Livre et du Multimédia de Cayenne qui s'est déroulé du 21 au 25 mai 2003 à l' Espace Zéphyr a rendu un hommage à Bertène Juminer.
Extraits de l'intervention du Président de Région Antoine KARAM, dans le cadre de la IVème édition du Salon du Livre et du Multimédia C'est une idée forte qui parcourt toute l'œuvre de Bertène Juminer à qui ce quatrième Salon du Livre et du Multimédia a choisi de rendre hommage. Je tiens bien évidemment avec vous tous à m'incliner devant la mémoire de ce grand homme que la mort a jalousement arraché à la Guyane, aux Antilles, à l'Afrique, à l'Europe. Grand homme, disais-je, pour ce qu'il était, mais surtout par son rapport large au Monde. Ce rapport au monde universel, telle que le suggère son œuvre, n'est pas fait pour rayer de nos consciences le destin tragique de nos pays du sud, et nous empêcher d'y trouver les raisons d'assumer pleinement notre condition humaine. Mesdames, Messieurs, l'absence d'antinomie que Bertène Juminer impose entre ces deux principes, le rapport à l'universel et le total accomplissement de l'être, témoigne bien de la grandeur d'âme de l'homme. Mais aussi quelle leçon nous laisse t-il à travers ses écrits au moment où l'intolérance, la destruction de l'autre constituent un mode d'agir planétaire. En fait, Bertène Juminer a l'immense mérite d'avoir voué toute sa vie à un combat pour tirer vers le haut les pays dans lesquels il séjourna : De l'Afrique à la Guyane en passant par la Guadeloupe. A travers la médecine, mais aussi à travers l'écriture et une Parole élaborée dans le dialogue de l'inter culturalité. Lorsqu'il écrit en 1961 son roman largement autobiographique Les Bâtards , dans lequel il dépeint sans complaisance la colonisation, dans une Guyane qu'il redécouvre de 1956 à 1958, période pendant laquelle il va exercer en tant que jeune médecin débarqué de la Faculté de Montpellier, c'est moins pour fustiger le colonisateur que pour éveiller les consciences de ses compatriotes, nos consciences, sur le carcan de l'assimilation et les inviter à trouver une voie, un socle identitaire entre la France, ce père qui les renie, et l'Afrique, cette mère qu'ils ont renié, selon les terminologies de Césaire dans la préface qu'il fit au roman. Lorsqu'il écrit plus tard en 1979 Les Héritiers de la presqu'île , en référence à Dakar où il séjourna en 1967, c'est pour sensibiliser dans le même esprit ses compatriotes du moment sur le danger que représente pour toute une société, face à une culture dominante, la pratique du suicide culturel, de l'automutilation identitaire qui conduit au refus de s'assumer et à la vaine tentation de se réincarner dans l'autre. Lorsqu'il écrit en 1963 Au seuil d'un nouveau cri, c'est pour appeler le Noir et le Blanc de son temps à ne pas se nier mais à vivre d'égal à égal. Ce sont autant de messages que nous pourrions faire nôtres aujourd'hui. Dans une large proportion, l'œuvre de Juminer est caractéristique des littératures du Sud de par les valeurs qu'elle prône. C'est une écriture tournée vers l'idée de plus de justice, d'équilibre, d'amitié entre les hommes. C'est un discours parfois presque incantatoire avec des écrits qui font passer dans le rêve la recherche par les hommes d'un total accomplissement en anticipant sur des changements, selon le procédé utilisé par Bertène Juminer dans un autre roman La Revanche de Bozambo, où il imagine un monde où les Blancs sont Noirs et les Noirs sont Blancs. Sans doute pour mieux sensibiliser les uns et les autres et conjurer les hommes dans un ultime sursaut à opter pour l'affirmation et la reconnaissance mutuelles de leur identité. |
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Manifeste pour refonder les Dom
(article publié dans Le Monde daté du vendredi 21 janvier 2000, article signé de Patrick Chamoiseau, Gérard Delver, Edouard Glissant et Bertène Juminer)
Le monde, et non pas seulement la France, est à notre horizon. Si nous, Guadeloupéens, Guyanais, Martiniquais, ne réagissons pas à cette situation nouvelle, si nous n'entrons pas audacieusement et directement dans ce débat des accords et des antagonismes universels, dont les règles sont si impitoyables et si imprévisibles, nous ne nous apercevrons même pas du moment où nous aurons commencé d'être, non pas des poussières, mais des résidus de ce jeu planétaire. La Guyane, malgré ses caractères spécifiques (son appartenance continentale, l'étendue de son territoire, la diversité vertigineuse de son peuplement, massivement amérindien, africain, asiatique et européen, la présence sur son sol d'un impressionnant consortium international à Kourou, le voisinage des autres Guyanes et du Brésil avec lesquels elle partage forcément des devenirs communs), est engagée dans le même processus d'aménagement de son statut politique et administratif, et considère avec soin sa solidarité historique avec la Guadeloupe et la Martinique. Aujourd'hui, s'agissant de notre actuel statut, les déclarations de nos responsables politiques ont réamorcé un processus de révision. C'est le moment de rappeler quelques principes qui résument nos convictions, ces outils par lesquels nous rendons fructueuses nos incertitudes. C'est peut-être aussi le moment de mettre ces convictions en partage, comme autant d'évidences, et sous le mode de l'offrande. Un peuple ne se développe pas dans l'irresponsabilité collective. La départementalisation a mis en oeuvre des processus indéniables de modernisation, d'élévation du niveau de vie, d'amélioration générale des conditions d'existence et des rapports sociaux, mais elle s'est aussi pervertie en un syndrome d'assistanat généralisé, de dépendance accrue, etd'une anesthésie qui se renforçait à mesure que les transferts publics augmentaient en ampleur. Il faut ajouter le mal-être généralisé et l'invalidation des pouvoirs locaux renvoyés à leur impuissance à chaque passage d'un grand commis gouvernemental, porteur de subsides et de décisions. Et encore, cette consommation hyperbolique par laquelle nous nous dispensons si plaisamment d'investir, de nous projeter, de construire. Le devenir de la consommation est alors la consommation elle-même qui va jusqu'à consumer ses acteurs. L'échec est là, et même les partisans de l'assimilation sont obligés aujourd'hui de reconsidérer ou de relativiser leur terrible absolu. Par la départementalisation, la France nous a fait accéder à son monde. Il nous faut accéder par nous-mêmes aux horizons du monde. Un statut ne sert pas d'âme vivante à un peuple. Tout statut est un outil au service d'une intention, d'un désir, d'une projection vers le monde. La lutte pour le changement de statut est certes légitime. Mais cet ensemble complexe naît de ce que l'on pourrait appeler un projet. Le projet n'est pas un programme, c'est d'abord une stratégie, un cadre dynamique offert aux enthousiasmes et aux réalisations. Il donne du sens à chaque désir, chaque intention, chaque projection, il lie ensemble les énergies et les vouloirs, il crée une liberté collective qui alimente chaque liberté individuelle, laquelle nourrit l'ensemble. Le projet, parce qu'il est réellement consenti par tous, préserve des décisions unilatérales, des dérives autarciques, des automatismes institutionnels stériles. Et c'est le projet qui génère ses lieux de pouvoirs, de possibles, qui rend nécessaire tel ou tel cadre juridique. C'est le projet qui sécrète le statut qui lui est nécessaire, et non le contraire. Là où le statut a purement et simplement remplacé le projet, on a vu persister les dépendances et les assistanats, même dans des cadres de responsabilité élargie, on a vu des désirs de retours en arrière et des appels à une réactivation de la sujétion, on a vu le geste inachevé incapable d'actionner l'espace qui lui était donné. L'autonomie de la pensée, la souveraineté de l'imaginaire, la liberté de l'esprit sont, ici, des conditions incontournables. En plaidant pour la conception d'une telle utopie réaliste, qui accompagnerait et fonderait la lutte pour tout statut nouveau, nous invoquons en fait cette liberté initiale sans laquelle aucune liberté ne peut s'envisager : la liberté de la pensée. Un esprit libre est d'abord soucieux de trouver le moyen de faire converger les énergies, les désirs, les intentions, de leur donner un sens, sinon unique, du moins global. La capacité à définir un projet global est, pour un peuple, le signe qu'il est déjà libre, et que, fort de cette liberté, il est en mesure de construire ses libertés. Notre incapacité à penser-vouloir un projet est sans doute la résultante du corset départemental qui engonce encore nos imaginaires dans des solutions dépendantes et assistées, qui nous posent des problèmes et nous stérilisent. La dépendance-assistanat déréalise toute résistance ; elle invalide l'intuition juste en l'empêchant de se doter d'outils réalistes performants. Ce système exclut tout ce qui ne lui est pas conforme, ou propice, et se révèle incapable de comprendre ou d'admettre la nécessité de la moindre audace ; il prolifère ainsi jusqu'à ce qu'il s'asphyxie lui-même. Au fur et à mesure qu'il s'épuise, ce système génère pourtant des pulsions évolutives par lesquelles, paradoxalement, il se maintient. Revendiquer un statut sans concevoir un projet global n'est pour nous qu'une pulsion évolutive. Pas un écart déterminant. Une liberté dont les structures sont prédéterminées détruit à terme la liberté. Il n'est pas question - et il serait scandaleux - de méconnaître l'ouvrage de ceux, politiques et techniciens qui, depuis si longtemps, travaillent dans le cadre du système actuel et qui, d'ailleurs, confrontés aux impasses de ce même système, réclament aujourd'hui qu'on le dépasse, par les aménagements ou par la transformation radicale. Mais la liberté ne peut provenir d'en haut. Elle émerge du dedans. Ce que l'on reçoit passivement vous maintient en position sous-ordonnée. Ainsi voit-on apparaître dans nos débats politiques un nouveau discours : celui d'un assimilationnisme nationaliste, qui nomme le pays à chaque mot, mais comme pour mieux le dissoudre. Ici, le rôle de la France ne devrait pas être de décider des cadres de notre liberté, même après consultation, mais d'ouvrir ce qui avait été fermé, de dénouer ce qui avait été noué, d'oxygéner les zones où l'asphyxie avait été permise. Briser le sac Dom-Tom. Déclencher des espaces de souveraineté susceptibles d'être évolutifs. Depuis l'amas de décombres des solutions rapportées, nous mesurons que les seules avancées qui vaudront seront celles qui naîtront de nous-mêmes, qui susciteront des verticalités intimes, de celles qui maintiennent d'aplomb la réalité des libertés. Convenir d'un projet qui nous rassemble est un acte fondateur. Que pouvons-nous faire ensemble pour exister au monde ? Comment concilier notre nécessaire responsabilité collective avec les réalités économiques universellement et férocement triomphantes ? Le moment est venu de débattre publiquement de ce que beaucoup d'entre nous pensent, l'un à part l'autre. La transformation progressive du tissu économique et social de la Guadeloupe, de la Guyane, de la Martinique ne peut se faire en dehors de la mise en oeuvre d'un projet global qui préparerait l'avenir en tenant compte du présent. Nos pays ne peuvent envisager de solutions à mettre en oeuvre, ni leur calendrier, dans la perspective, par exemple, d'une industrialisation lourde, d'une agriculture extensive, d'un tourisme exclusif ou d'une hypertrophie du secteur tertiaire, commerce de consommation, etc. Dans tous ces domaines, notre retard est irrattrapable. Notre seule ouverture est celle d'une production diversifiée à valeurajoutée (la valeur ajoutée étant cette donnée spécifique dont l'exploitation permet un profit et un développement réels) comme celles qu'ont mises en oeuvre la plupart des petits pays qui, aujourd'hui, disposent de leur propre sort. Dans le concert baroque du monde actuel, nous croyons à l'avenir des petits pays. Autrement dit, nous croyons qu'il n'y a pas de petits pays, il n'y a que de grands projets. Les conditions générales des Antilles, de la Guyane et de la Caraïbe (des îles, ou des espaces facilement nettoyables, aisément transformables) font que la valeur ajoutée que nous pouvons envisager résulterait d'une production à caractère biologique, dont la demande grandit irrésistiblement sur le marché mondial. Il nous faut occuper ce créneau. C'est pourquoi, depuis quelque temps déjà, certains d'entre nous ont proposé de mettre en place, en Martinique, le projet global d'une économie centrée sur des produits biologiques diversifiés et de conquérir sur le marché mondial le label irréfutable "Martinique, pays à production biologique", ou "Martinique, premier pays biologique du monde". Nous appelons les Guadeloupéens, les Guyanais et les Martiniquais à considérer la nécessité d'une telle orientation même si, dans chacun de ces pays, un projet de cette nature peut passer par des voies différentes, par exemple un accomplissement technologique en Guyane. En ce qui concerne le projet biologique, les difficultés sont immenses et nous n'en signalons ici que quelques-unes de caractère très général. Un tel projet ne saurait être imposé d'en haut, il devrait être l'affaire de tous, débattu par tous. Il ne serait pas viable si une seule composante de notre réalité s'en tenait à l'écart ou en était exclue, par quelque mécanisme ou quelque préjugé que ce soit. Il ne serait pas viable sans l'adhésion de la jeunesse qui y trouvera des motifs d'enthousiasme et d'action. L'insertion et l'emploi sont irréalisables en dehors d'une intention collective et d'une visée commune. Il ne serait pas viable s'il ne favorisait pas, dans la chair même de notre lieu, des vitalités culturelles, linguistiques et artistiques, capables d'éveiller notre regard et de renouveler notre imaginaire de nous-mêmes et du monde. Ce projet ne sera pas viable s'il n'est pas total, c'est-à-dire s'il n'englobe pas tous les secteurs d'activité, agriculture, tourisme, agroalimentaire, médecine, pêche, communication, lutte contre la pollution, système éducatif, secteurs de production et de consommation, etc. Toute entreprise biologique isolée est fragile et périssable. Il ne sera pas viable s'il n'aménage un calendrier progressif de transformations. La prudence réaliste et l'audace de la conception globale se renforcent mutuellement. Il ne saurait se développer de manière isolée, en dehors de l'effort et de la solidarité des autres pays de la Caraïbe ou des voisins continentaux de la Guyane. Cet espace devenu solidaire devrait se constituer en une des zones bleues du monde. Cela dit, des milliers de problèmes concrets s'ouvrent et s'offrent à notre détermination et à notre patience. Nous suggérons que les axes de développement d'un tel projet soient étudiés, proposés au débat et à l'approbation publique et mis à la disposition des élus responsables, des syndicats, des décideurs économiques, des éducateurs, des créateurs et des régisseurs culturels, des animateurs de la jeunesse et des sports, des préposés à la santé publique..., de tous les acteurs de la société civile, qui auront à charge d'en aménager le processus. Nous sommes convaincus que si un tel projet global n'est pas acceptable par tous, il faudra de toute manière en inventer un autre, qui ne pourra généralement se définir qu'autour de cette nécessité d'une production à valeur ajoutée. C'est dans un tel cadre que les espaces de liberté politique cesseraient d'être des coquilles vides. Et c'est un projet de cette nature qui nous mettrait à même de mieux définir et préciser ces espaces à conquérir. L'auto-organisation génère ce tissu vivant dont tout peuple a besoin. Ce n'est pas la dépendance en soi qui entrave le plus l'esprit de liberté. Qui pourrait en ce monde d'aujourd'hui échapper aux dépendances et aux interdépendances ? Non, la dépendance mortifère est celle qui n'engendre aucun espace d'auto-organisation. L'auto-organisation est le propre de l'organisme vivant. La décentralisation, avancée ou pas, ne détermine aucun possible d'auto-organisation. La décentralisation ne saurait supporter l'apparition d'un organisme nouveau. Il en est de même pour l'autonomie qui ne connaît que l'horizon de son statut et la focalisation d'un centre qui l'autorise. Décentralisation ou autonomie seraient des tissus inertes si elles ne se dépassaient pas en projet. Seuls les espaces de souveraineté, rendus nécessaires par un projet global, peuvent supporter le nouveau, l'inattendu, la combinaison imprévisible, l'organisme vivant qui évolue et qui s'équipe. Seul l'espace de souveraineté permet l'auto-organisation, qui ne se ramène pas à une élémentaire autogestion. La liberté s'envisage dans l'interaction entre les dépendances organiques, les interdépendances nécessaires et la pratique de l'auto-organisation. Celle-ci élargit les possibles, elle introduit du jeu dans le système, permet que s'enclenchent des réactions en chaîne d'initiatives, d'innovations, de choix, de stratégies, de tentatives et de recommencements. Un jeu politique réel s'introduit alors dans un dispositif qui doit inventer ses équilibres. Ce qui a fait de la départementalisation une mécanique vicieuse, c'est qu'elle n'avait aucun jeu dans ses rouages et que le choix, l'invention, l'aventure politique se sont trouvés canalisés dans des tunnels bouchés d'avance. Nous ne prétendons pas décider au nom de tous. Et nous ne demandons par conséquent ni liberté venue d'en haut, ni statut décidé, ni décision offerte, ni destin clés en main. Mais nous prenons le pari que la France assumera les responsabilités qui sont les siennes, après plus de 4 siècles de colonisation, d'esclavage et de domination départementalisée. Nous désirons - en partenariat avec la France, en fraternité aussi, avec affection toujours - que s'ouvrent les possibilités concrètes du choix, du contact créateur, de l'alternative féconde, de la nécessité d'aller et d'inventer - toutes choses qui dans leur mouvement suscitent la liberté de l'esprit. Nous réaffirmons que le statut de ce statut, ou de cette orientation, ne peut être que celui de créer les conditions d'émergence de ce projet global que nous ambitionnons et qui, à son tour, introduira de manière déterminante, dans l'écosystème de la dépendance et de l'assistanat, les distorsions fécondes et les ruptures fondatrices que permet l'auto-organisation. Que les Guadeloupéens, les Guyanais, les Martiniquais décident, sur la gestion de leur sol et de leur environnement, sur les questions de la formation, de l'enseignement, de la justice et de la santé. Que les Guadeloupéens, les Guyanais, les Martiniquais disposent par eux-mêmes, pour leur implication dans le tissu caribéen, ou continental, et leur participation aux dynamiques sociales, culturelles et économiques de l'espace américain. Qu'ils puissent accéder de manière directe aux institutions internationales qui régissent le commerce du monde, de même qu'aux entités, européennes ou autres, qui se créent de par le monde. Que les Guadeloupéens, les Guyanais, les Martiniquais définissent et régentent les ressources fiscales et autres qui seront nécessaires au fonctionnement de leur projet. Que les Guadeloupéens, les Guyanais, les Martiniquais, par leur vote, instituent dans chacun de leurs pays, une Assemblée nouvelle dotée de pouvoirs dans les domaines précités. Cette Assemblée nommerait un exécutif qui aurait la charge de mettre en oeuvre les politiques définies et les orientations du projet global accepté par nos populations. Que cette Assemblée soit notre lieu d'auto-organisation, dans un partenariat avec la France restitué à l'estime mutuelle, à l'échange véritable, au partage fraternel.
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